
Jusqu'au milieu du XIXème, Flers est un gros bourg qui suit la trame d'un schéma traditionnel : place du marché, église, mairie ; avec tout de même une entrée originale au nord : un carrefour « des routes ». Le tissu est lâche, la toponymie est simple : « haut du bourg » sur les hauteurs, « bas du bourg » près du château, « grande rue » pour la liaison des deux lieux. Flers est donc centré sur cet axe, peu de perpendiculaires sont présentes.

Gravure. Vue de la Grande-rue (actuellement rue du 6 juin). A droite la rue de Messei à gauche, la rue de la Boule. 1857. Collection Médiathèque
A partir des années 1850 en parallèle au développement économique et sous la pression démographique, une nouvelle organisation spatiale est nécessaire : La partie sud se densifie, on projette des places et des rues, on rase des ruelles entières pour élargir les voies. La toponymie se traduit par des changements notables : la rue d'Argentan devient la rue de Paris.
Des équipements structurants comme la gare, une deuxième église, une caisse d'épargne, un hôpital, un collège, des écoles viennent s'ajouter aux halles commerciales participant à la structuration du centre ville par la création d'artères propres à organiser les flux. Le cœur de ville se développe en intégrant deux nationales traversantes (Caen-Laval et Paris-Granville) et des axes mineurs de connexions locales.

Carte postale. L'ancien Hôtel de Ville qui occupait l'exact emplacement de l'actuelle église Saint Germain. Vers 1910. Collection Archives du Pays de Flers.
Carte postale. Le plus grand magasin de Flers sur la place Gambetta. A droite la rue de la Boule, la rue de Messei en face, le bas de la Grande-Rue (actuellement rue du 6 juin). Vers 1922. Collection Archives du Pays de Flers
La seconde guerre mondiale a détruit le centre ville à plus de 70%. Cet espace presque net de tout édifice va être le théâtre d'un enjeu politique et urbanistique majeur.

Photo. Reconstruction de la rue du 6-juin, en janvier 1950. Cliché Julien Guillaume, collection Archives du Pays de FlersLes bombardements entre juin et aout 1944 vont rayer de la carte plus de 850 bâtiments et en toucher plus de 1200 autres. 1191 familles sont sans logis[i] : c'est plus de la moitié de la population qui est à secourir.
En parallèle à l'organisation de l'urgence sociale (nourrir et loger les populations, favoriser la reprise économique) les pouvoirs central et local préparent la Reconstruction. Dès le 7 septembre 1945, le conseil municipal vote le « plan de reconstruction d'aménagement et d'extension de la ville de Flers ». Il s'agit de mettre en place un outil synthétisant les objectifs à court et long termes dans un esprit progressiste[ii].
Le Ministère de la reconstruction (ou MRU) va nommer un architecte-urbaniste en vue de concrétiser les projets selon des principes directeurs issus de l'école française et de la charte d'Athènes[iii]. Sur tous les sites français détruits par la guerre, les travaux vont être coordonnés par le ministère qui approuve puis finance les projets. Le progrès et la standardisation modèlent l'idéologie des acteurs de la ville. Flers se reconstruira dans cet esprit d'abord avec Pierre Boulanger, puis en 1947 avec Pierre Communal, architectes-urbanistes. Le plan proposé étudie trois questions : la reconstruction, le transport et l'implantation des services.

Photo. Fin de la Reconstruction: démolition des anciens immeubles du bas de la rue du 6-juin en novembre 1961. Cliché Julien Guillaume, collection Archives du Pays de FlersDeux zones ont particulièrement souffert, le centre ville et le quartier de la gare : elles formeront le périmètre de reconstruction. « C'est l'aménagement du centre ville qui prime par son importance car il faut réorganiser tout ce qui était le commerce de Flers[iv] ». L'idée principale est de donner un espace suffisant au transport (élargir les voies) tout en maintenant du linéaire pour les commerces : il faut substituer la notion de rue commerçante à celle d'un quartier commerçant. En outre, le tracé d'ensemble est respecté mais « la naissance de rues larges et claires sera la compensation du ravage de la cité[v] » .
Alors qu'à Caen on a cherché à ancrer la reconstruction dans l'histoire (mise en valeur du château), Flers cherche à construire des équipements modernes qui marqueront la cité. La municipalité souhaite créer un nouveau stade, une piscine, des écoles, un nouveau théâtre place centrale pour créer un événement architectural. Ces projets accompagnent la volonté politique de faire nommer Flers à la tête d'un arrondissement et devenir sous préfecture[vi].
On aura compris que le choix de reconstruire à l'identique a été écarté bien que les volontés de refaire la vieille ville ne manquent pas. Flers a su négocier le paradoxe en créant « du neuf » tout en ne remaniant pas les lignes de force de l'ancienne trame urbaine.
Michel Meurice, architecte de la ville, a enrichi le plan de reconstruction d'un plan de zonage. C'est la séparation urbaine de Tony Garnier appliquée à la cité normande. A Flers, le centre actif est calqué sur le centre historique abimé par la guerre. Une couronne ceinture le centre. Elle est composée d'un maillage plus lâche qui n'a besoin, après la Libération, que d'un travail de restauration. Enfin, en périphérie, Meurice identifie les zones industrielles à éloigner pour éviter les nuisances et faciliter l'accès.
Pour le centre ville le plan de reconstruction fait ressortir les projets principaux : recalibrer le réseau routier, restructurer les transversales, annoncer une rocade de contournement et prévoir des zones d'extension à l'extérieur de la ville.
Les axes de circulation : L'ancienne Grande-Rue (la rue du six-juin) doit conserver son importance tant au niveau de la circulation que de l'attractivité commerciale. La largeur est doublée et l'on souhaite créer un ensemble architectural homogène.
Au niveau de l'église Saint-Germain, l'idée principale est de dévier le flux routier de la rue de la Gare vers la rue de Domfront (changement de moyen de transport privilégié !). Ainsi, les ilots sont fortement remaniés pour former une sorte de « canne » (dit ilot 7) ; qui ne sera jamais réalisée devant le refus des populations de voir leurs maisons épargnées par le sinistre de la guerre être frappées par la Reconstruction ! Quant à l'église, sa vue doit être dégagée (Photos de droite et suivante).
Le pont de Domfront, aboutissement naturel de la circulation de centre ville, voit son tablier doubler pour faire face au trafic venant du centre. De même, l'axe vers Paris est alimenté par une rocade qui rejoint la gare et la route de Vire via le cœur du parc du château, suivant la voie ferrée. Cette dernière saignée, traumatisante ?, a finalement été annulée.
Des places qui ponctuent l'espace : L'agrandissement de la place centrale est considérable, avec un prolongement rue Blin qui donne un débouché remarquable sur la place Duperron. Il s'agit de faire entrer un maximum de lumière et de donner une impression d'espace ; sans oublier qu'il s'agit d'un nœud routier important et que l'on prévoit un flux de circulation intense. Aujourd'hui cette place, bien que largement agrandie, n'a pas été dotée des larges dimensions prévues.
Bizarrement, la place Delaunay est retouchée et sa belle rotondité se trouve cassée par un angle que forme le futur centre des pompiers.
La place Charleston est totalement rénovée : la halle au blé n'est pas reconstruite (elle ne servait plus que de salle de réception que le plan prévoit par ailleurs) et les bords de la place sont repoussés laissant un immense espace que l'on prévoyait planté d'arbres sur toute sa surface.
Ce plan de reconstruction a été suivi en grande majorité et, malgré quelques défauts, a eu le mérite d'organiser la reconstruction suivant un projet d'urbanisme à long terme. Cependant, loin de résoudre les problèmes de logement, la Reconstruction a laissé la place, dans les années 6O, à l'Expansion de la ville c'est-à-dire à la construction de grands ensembles, principalement en périphérie.
D'ailleurs ces années 60 laissent encore, en matière de plans d'urbanisme, une place prépondérante aux services de l'Etat créant selon l'expression de Roncayolo[vii] une « technocratie ». Des problématiques fortes sur l'aménagement du centre ville se sont imposées aux édiles de la cité dans le cadre d'un plan d'urbanisme général qui peine à voir le jour. Le ministère de la construction préfère initier, finalement en 1964, un plan d'urbanisme de détail sur le centre ville pour la revalorisation du cœur historique en révision du plan de Reconstruction. L'architecte-urbaniste désigné, Pierre Communal, prévoit l'agrandissement de la place Paulette Duhalde par remaniement de l'ilot 7 (voir supra) et la suppression du marché couvert « vétuste et disgracieux », l'aménagement de différentes voiries (élargissement de voies pénétrantes, aménagement de carrefours), des réserves foncières pour des équipements et des servitudes d'aspect (protection autour du château, espaces verts...).
Plus tard, dans les années 1968-1971 un nouveau plan d'urbanisme de détail du centre ville qui complète le premier est confié à l'architecte Decap. Plus globalisant dans un contexte du futur accroissement de la population (on prévoit 35 000 habs en 1985 !), il envisage le développement urbain, amorce un découpage de l'espace en « fonctions » soumises à des réglementations strictes préfigurant le futur POS. Il s'appuie sur des études des flux routiers (y compris centraux). La place du marché, fortement remaniée, s'ouvre largement sur la place Leclerc et comprend un parking souterrain (un deuxième étant prévu derrière le centre Louaintier). Au centre de la zone d'étude, la rue Simons est élargie et forme deux grands carrefours avec la rue Schnetz élargie et la rue de la gare. Plus au sud, tous les ilots sont découpés en blocs ponctués de nombreuses zones de stationnement.
Ce plan cherchait à réduire les problèmes liés à la circulation et au stationnement pour les commerces du centre afin de limiter la concurrence des grands centres commerciaux plus accessibles.
En définitive, peu de ces projets seront réalisés : L'ilot 7, en fait, est conservé dans sa partie sud, ce qui entraine un décrochement de la chaussée (trois marches pour accéder aux commerces). De même les rues ne sont pas agrandies. Seules, quelques places sont aménagées et la protection des espaces verts autour du parc est validée.
Dans les années 70, Flers est une ville-centre qui anime l'agglomération par ses équipements. Cependant les montages financiers défectueux font long feu des grands projets comme un Hôpital par Wogenski ou une bibliothèque ultra moderne sur le terrain du château Duhazé. Et le marasme économique qui fait suite à cette période n'est pas favorable aux projets. Malgré tout des structures organisent l'espace au niveau du bassin d'emploi : le SIVOM, le POS de Flers, le SDAU Flers-Condé. Nonobstant des études sur les transports urbains et les plans de circulation, le centre ville ne fait l'objet que de peu d'attention. Seule la décentralisation et la signature d'un contrat Petite Ville Régionale (PVR) ranime les opérations d'urbanisme : construction du Forum en 1988, efforts sur la voirie urbaine du centre ville avec notamment la réhabilitation de la place de-Gaulle...
Les années 90 marquent l'avènement d'une nouvelle équipe politique qui entend créer un Flers du XXIème siècle et agir à la fois sur la baisse de population, l'économie et le cadre de vie. L'accent est mis sur les quartiers périphériques délaissés et fortement en crise. Le centre est moins investi mise à part la création d'un pole culturel rue du collège.
Le retour à une réflexion sur le centre ville depuis les années 2000 souligne combien « la question de la ville commande toutes les autres [viii]».
Laurence Cotard-Lambert.
[i] Ouest France du 3 mars 1946.
[ii] Françoise Choay, Urbanisme, utopies et réalités, Seuil, 1965.
[iii] Françoise Choay, op. cit.
[iv] Extrait du registre des délibérations du conseil municipal, le 5 février 1945. Archives de Pays de Flers cote 1D26
[v] 1D26, op. cit.
[vi] Voir le livret du Dr.Grivaud, Flers, centre administratif, 1945.
[vii] M. Roncayolo, la ville et ses territoires, ed Gallimard, 1990
[viii] François Mitterrand, discours du 4 décembre 1990.
Dernière modification : 23/11/2011 15:37